jeudi 25 décembre 2008

Du sang sur la neige
























Je n’ai jamais beaucoup aimé le Père Noël. Ce vieux mâle tout puissant et tout libidineux, avec sa barbe blanche et son bonnet rouge, qui vient offrir des cadeaux aux enfants après être passé par la cheminée, c’est d’une grossièreté symbolique insultante. Je m’étonne même, avec l’hystérie anti-pédophile actuelle, que certaines ligues de vertu n’aient pas cherché à interdire le Père Noël.

Enfin…, le plus important est, paraît-il, non pas qu’on croie au Père Noël mais qu’on cesse un jour, brusquement, d’y croire. A partir de là prend naissance l’esprit critique et débute l’apprentissage de la réalité.
























Pour ma part, je préfère des symboles plus féminins. Blanche-Neige en particulier qui décrit bien l’angoisse de l’initiation sexuelle de la jeune fille, en maniant, là encore mais de manière plus subtile, les couleurs rouge et blanche. Blanche Neige : « une enfant, au teint blanc comme la neige, aux lèvres rouges comme le sang et aux cheveux noirs comme le bois d´ébène. » Et puis, il y a la question du narcissisme et la haine implacable que se vouent Blanche-Neige et sa marâtre. La haine rarement évoquée des parents pour leurs enfants, leur peur d’être évincés…

Donc, plutôt que ce vieux pervers-pépère Noël, j’ai choisi de rêver avec ces images d’une Blanche-Neige moderne réalisées par un photographe russe, Konstantin Zilberburg.



















A part ça, j’ai passé un excellent réveillon. Je me suis goinfrée : une petite carpe, une cinquantaine d’écrevisses, une anguille fumée toute entière, arrosées d’un Bollinger. Ce qui était pénible, c’est qu’il fallait assassiner la carpe qui commençait à s’habituer à mon évier et châtrer les écrevisses (hi ! hi !) avant de les plonger dans un chablis bouillant. En dessert heureusement, mon « Ispahan » de Pierre Hermé, pour lequel j’ai patienté une demi-heure tout près de la place Saint Sulpice ; une évocation puissante du Japon et de l’Iran .

samedi 20 décembre 2008

Les petits chevaux du Dalarna

























Culturellement, la Suède a encore un temps d’avance. Elle préfigure notre avenir : le triomphe de la transparence et de l’hygiénisme. Avec un Etat maternant plein de sollicitude pour des citoyens sains et équilibrés. Pacification, domestication maximales, éradication complète du crime. Tout est adouci, feutré, sans aspérités ; même mon plat favori, les harengs, a un arrière goût sucré de cannelle.


Les choses vont même au delà des prohibitions anecdotiques et aujourd’hui universelles sur le tabac et l’alcool ; elles touchent plus profondément à la relation entre les sexes. A Stockholm, on remarque une femme qui porte une jupe. Si en plus, elle est maquillée ou porte des talons, elle est soit une prostituée, soit une touriste. Quand on vient de Moscou, le contraste est saisissant.



Andy JULIA

Lors de mon premier séjour en Suède, je m’étais dit que j’y ferais fortune en ouvrant une boutique de lingerie fine. Mais c’était sûrement une fausse bonne idée et j’y aurais sans doute rapidement fait faillite. Ici la séduction est proscrite ; on affirme le naturel, la simplicité et la vérité de l’individu. Le modèle sexuel n’est même pas l’androgynie, c’est l’atonie, la dépression du désir. Du reste, dans cette espèce d’indifférenciation, les femmes deviennent étrangement transparentes.

De prime abord donc, ces suédois trop clairs, trop évidents, si prosaïques, sont bien éloignés de moi, Carmilla la vampire, qui n’aime que les déglingués et les déjantés. Qui ne vois l’amour que comme une transgression.


Pourtant, j’ai un jour remarqué que leurs deux plus célèbres artistes, l’écrivain Strindberg et le peintre Josephson, sont morts après avoir sombré dans une folie totale.











Andy JULIA

Et puis, j’ai appris l’existence de ces groupes, pas seulement de jeunes, qui disparaissent soudainement, fuient la civilisation et se retirent au fin fond d’une forêt, au bord d’un lac, là où personne ne pourra jamais venir les chercher. Et il est vrai que c’est encore l’un des rares pays au monde où l’on puisse vivre dans une solitude absolue.

J’ai appris un mot : le « stamning » ; c’est un peu une mélancolie heureuse de la nature ; une relation symbolique, ritualisée, non utilitaire avec elle. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Linné était suédois. J’ai alors compris que les orchidées, au nombre de 37 sur l’ile d’Oland, ne sont pas des fleurs, mais le réceptacle d’un secret, que le bouleau n’est pas un arbre, tel que peut le percevoir un français, mais une légende, la source de la lumière au sein de la forêt. Et que la forêt elle-même n’est pas un regroupement d’essences diverses mais un immense organisme vivant, fabuleux et terrifiant, peuplé de nains, de sorcières et de trolls.

Tony Murphy

Alors, une année, il n’y a pas si longtemps de cela, j’ai voulu faire l’expérience et je suis partie moi aussi, au hasard, tel Nils Holgersson, dans la nature immense, errant de fermes en fermes dans la province suédoise. Je me souviens de la lumière blanche et rasante des soirs d’été, des grands aplats de couleurs, ocre, mauve, bleu, blanc, de la géométrie des fleurs, du bruissement incessant des insectes, rythmé par le battement des pales des moulins. Et puis les paysans suédois tellement différents de leurs homologues français ; des paysans poètes, érudits, dotés d’impressionnantes bibliothèques, vivant dans des maisons de bois revêtues de peinture mélangée à du cuivre.














Se perdre pour mieux se retrouver, tel est le sens de l’errance. J’ai terminé mon périple au Dalarna, la Dalécarlie en français, dans cette province située au Nord-Ouest d’Uppsala, où l’on fabrique ces petits chevaux de bois peint, symboles de la Suède.

Je me suis arrêtée à Falun, tout près de la maison du peintre Carl Larsson. Carl Larsson résume extraordinairement la mentalité suédoise et il semble démontrer, au rebours de tous les principes aujourd’hui admis, que l’on peut faire aussi de l’art avec de bons sentiments.




































Impossible d’imaginer endroit plus paisible, plus bucolique, que Falun et la maison de Larsson. Même moi, j’ai failli y devenir écologiste.

Chose très étrange. L’une des très rares photos que l’on possède de Ben Laden adolescent a été prise à Falun où il passait des vacances avec sa famille dans les années 70.
























Carl LARSSON

samedi 13 décembre 2008

"Le Sphinx des Glaces"














Ellen KOOI

Non loin de chez moi, se trouve, rue Médéric, la Svenska Kyrkan, l’église suédoise de Paris, à quelques pas, étrangement, de l’église orthodoxe de la rue Daru. L’église suédoise, c’est un petit morceau de Suède, fiché en plein cœur de Paris avec son architecture détonante de briques rouges.














Aujourd’hui 13 décembre, grande animation, c’est la Sainte Lucia, la fête de la lumière… des jeunes filles en aube blanche, des couronnes de bougies. On boit du glögg toute la journée.

Ici, on ignore presque tout de la Suède. Ce qui est étonnant, c’est à quel point l’imaginaire historique diffère d’un pays à l’autre. Je n’ai rencontré presque personne en France à qui les batailles de Varna (1700) et de Poltava (1709) disaient quelque chose. Pourtant, à cette époque pas si lointaine, il s’en est fallu d’un cheveu que l’on assiste à une recomposition radicale de l’Europe qui aurait eu la Suède pour pivot (plus de Russie, plus de Pologne, plus de Prusse). Moi, les « lumières du Nord » m’ont toujours fascinée.

J’aime d’abord la reine Christine, reine démissionnaire de son plein gré, par simple lassitude, qui s’était aliénée la noblesse par ses excentricités, son mépris des convenances et ses dépenses fastueuses.

















Christine érudite, qui recevait des leçons de Descartes, chaque matin à 5 heures. Le philosophe écrivit pour elle le très curieux « Traité des Passions » avant de s'éteindre d'épuisement à Stockholm au bout d'un an.

Christine ensuite grande voyageuse, reine ambulante, sportive, aux mœurs sulfureuses. Des rumeurs sur son lesbianisme terrifient le pape qui accueille néanmoins avec faste cette convertie au catholicisme. A Rome, elle s'entiche d'un marquis avec qui elle se rend à la cour du jeune roi de France, Louis XIV. Elle y rencontre des femmes de sa trempe, Ninon de Lenclos et Mlle de Montpensier.

Un jour, au château de Fontainebleau, Christine aurait fait exécuter à l'épée son dévoué marquis, peut-être parce qu'il se serait moqué d’elle. Admirable !

Christine enfin qui termine sa vie à Rome, devenue ascète, mystique. Elle est inhumée dans la basilique Saint Pierre.

Et puis j’adore Charles XII à qui Voltaire a consacré une biographie. Charles XII, véritable héros au sens lacanien du terme : celui qui ne cède jamais sur son désir. Charles XII, le roi adolescent qui aimait la neige, les deuils et le soleil froid. Eperdu de fêtes sanglantes et lugubres. D’une témérité sans frein, il a choisi de vivre dans un monde glacial, inexorable, purgé de toute douceur féminine, sans tendresse, sans apitoiement. Il est un roi noir, fatal, d’autant plus redoutable qu’il est un ascète et lit inlassablement la Bible et la vie d’Alexandre.




Van der Stappen


Charles XII, « punk héroïque et boréal », qui contemple impassible, à Narva, les interminables colonnes de soldats russes qui rendent, humiliés, leurs drapeaux.

Charles XII méprisait les russes mais favorisera indirectement l’éclosion de leur puissance. Il sera en effet balayé quelques années plus tard par Pierre le Grand, à Poltava, dans les plaines de la lointaine Ukraine.

Désirée DOLRON

vendredi 5 décembre 2008

Rêve noir d'un lapin blanc vêtu d'une redingote rouge



J’ai retrouvé la France. Tout m’apparaît gris et vieux.

Je me console en rêvant. Je contemple fascinée cette photographie qui évoque avec force celle que j’étais quand j’étais plus jeune.

Mon côté délavé,
Mon côté évanescent, tremblant,
Mon côté sainte-nitouche.
Mon amour des lapins.

Je regrette parfois de ne pas être comme la vraie Carmilla, sombre et forte, alors que je suis frêle et gracile. Je n’ai même pas de seins, je suis presque androgyne. Mais peut-être que cela n’entame en rien ma séduction de vampire.

Mais ne rêvez pas, je vous le rappelle… je suis trop belle, vous les mecs, pour être hétérosexuelle et trop belle aussi, vous les nanas, pour supporter d’être embêtée par qui que ce soit. Je n’aime pas l’amour, je suis une grande solitaire.

Vous remarquerez peut-être que j’utilise un vernis noir pour mes ongles. Ce n’est certes pas de très bon goût mais je suis tout de même une vampire. Et puis c’est pour faire écho aux yeux en boutons de bottine des lapins.

J’aime les lapins pour deux raisons avouables :

- le lapin est un champion de course à pied, ce qui lui vaut évidemment toute ma considération

- le lapin est un animal absolument doux et pacifique ; un chat griffe et un chien mord mais on n’a jamais entendu parler de quelqu’un qui avait été attaqué par un lapin.
 

















Catherine SERVEL

Ce qui m‘effraie, me donne la nausée : en France et dans tous les pays méditerranéens, on mange du lapin. Quelle horreur ! Quelle barbarie ! Heureusement, on est plus civilisés en Europe du Nord.

Les raisons inavouables de mon amour pour les lapins, je vous les laisse deviner. Je vous mettrai peut-être sur la piste en précisant que j’adore les escarpins. A Moscou, je me suis acheté une magnifique paire, d’un rouge éclatant. J’ai aussi trouvé un collant soyeux assorti. L’impératrice rouge, c’est moi !

Alors…, je me sens très heureuse… lorsque je me contemple dans un miroir, protégeant mon lapin blanc de l’arc rouge de mes jambes, vêtue de mes seuls escarpins et de mon collant.

Ce n’est pas innocemment que le lapin blanc d’Alice portait lui-même une redingote rouge.

dimanche 30 novembre 2008

La guerre polono-russe sous le drapeau rouge et blanc













WALKUSKI

Fond sonore : Tomasz Stanko puis Michal Urbaniak et enfin Jan Garbarek

A Varsovie, il y a des centres commerciaux gigantesques, aériens, avec des escalators qui plongent dans les nuages au milieu de boutiques étoilées. Des librairies au milieu des quelles on peut déjeuner à tout moment. C’est jeune et c’est chic, contraste saisissant avec les années de fer, les années de plomb.

La vieille ville, le Stare Miasto, évoque irrésistiblement le Gamla Stan de Stockholm ; mais rien à faire, elle fera toujours artificielle, reconstitution de musée, attraction touristique. On ne retrouvera jamais la Varsovie extraordinairement bigarrée, multiculturelle, celle qu’a décrite l’écrivain yiddish, Isaac Bashevis Singer.

En France, les media ont forgé des Polonais une image monstrueuse, d’une incroyable arrogance : culs-bénits et antisémites.















Sur l’antisémitisme, mon point de vue étonnera peut-être et ne sera probablement pas compris : dans aucun autre pays européen, la culture juive n’est plus présente qu’en Pologne. Plusieurs siècles de cohabitation continuent en effet d’imprégner les mentalités et l’attitude générale devant la vie. La conscience tragique, l’exacerbation de l’horreur, la fierté, la conscience sexuelle, tout cela est profondément commun aux juifs et aux polonais.

Vous comprendrez cela en revoyant le théâtre de Tadeusz Kantor ou plus simplement en allant voir le dernier film de Jerzy Skolimowski : « Quatre nuits avec Anna ». L’horreur et le miracle de l’amour, voilà ce que nous pouvons ressentir en commun.

En France, on se targue de combattre impitoyablement l’antisémitisme mais on ignore tout de la culture juive et celle-ci est dépourvue de toute influence, voire de toute expression. L’identité juive n’y existe pas, ce qui est peut-être la forme achevée de l’esprit républicain. Mais cette dénégation, cette sombre ignorance, est aussi le signe d’une terreur ambiante.

En Europe Centrale, de Vilnius à Budapest, via Kiev, le judaïsme demeure une expérience existentielle, y compris pour les non-juifs. Que peut-on d’ailleurs comprendre à Jérusalem sans connaître l’Europe Centrale ?













Leszek ZEBROWSKI

Sur la religion catholique, on est certes généralement croyant et pratiquant mais c’est pour avoir quelque chose à transgresser. Kieslowski l’a magnifiquement mis en lumière dans ses « Dix commandements ».
L’image d’un pays arriéré ne résiste d’ailleurs pas à l’examen de la prolifération culturelle de ces dernières années. Curieusement, même durant la période communiste, la Pologne a réussi à se maintenir à l’avant-garde artistique.

En littérature, la modernité c’est aujourd’hui Dorota Maslowska, une toute jeune fille qui a écrit, à 19 ans, un livre culte : « la guerre polono-russe sous le drapeau rouge et blanc ». Ce titre magnifique a été absurdement traduit en français par « Polococktail-Party ». Evidemment, on est déçu si on s’attend à un énième récit des guerres ancestrales entre la Pologne et la Russie, à une resucée du vieux fond nationaliste tellement effrayant et hélas toujours présent. Mais justement, ce sont ces vieux démons que Dorota Maslowska s’empresse d’enterrer. Place à la modernité démocratique.

















C’est l’invention d’un nouveau langage, d’une verve folle. Une déambulation nocturne après une défonce aux amphétamines, des virées dans des discothèques, des amours qui finissent mal et des rêves qui tournent à la crise de rage. Du Houellebecq en plus noir, en plus trash mais avec les habits splendides d’une jeune fille.

dimanche 23 novembre 2008

Eastern Railway

























Rafal OLBINSKI

Et Hop ! une petite journée de train et me voici à Varsovie, à Warszawa plus précisément. Il faut absolument voyager en train dans les pays slaves, c’est le théâtre permanent de l’extravagance. Et puis, j’ai traversé mon pays favori, la Biélorussie ou le Belarus, le pays miraculeusement préservé du Père Ubu. J’espère très fort que ce petit pays délirant continuera d’exister longtemps pour moi seule.




















Kazimierz MIKULSKI

De même qu’à Paris, je hante le parc Monceau, à Varsovie, c’est le parc Lazienki que je visite quotidiennement. Mon grand plaisir est de venir y nourrir les très nombreux écureuils roux qui viennent manger dans votre main. On les fait venir en les appelant d’un prénom féminin « Basia, Basia ! ». Et puis, il y a tous les dimanches, au pied de la statue, un concert Chopin, éclatant et presque violent, très éloigné des berceuses à la française.
























MIKULSKI

Traversant la Pologne par le train dans les années 80, alors qu’il se rendait en Chine, le travel-writer américain, Paul Theroux, avait déclaré des Polonais qu’ils étaient le peuple le plus doux de la terre. C’est sans doute largement vrai. Ce n’est pas seulement la persistance d’un code d’honneur et de politesse partout ailleurs largement révolu ou l’absence presque totale de délinquance (comme au Japon, vous pouvez encore oublier votre sac ou votre appareil photo dans un café, il vous sera presque à coup sûr rapporté); c’est surtout qu’en Pologne, peut-être plus encore qu’en Russie ou en Ukraine, la solitude n’existe pas et que vous ne vous y sentirez jamais perdu et abandonné. Faites l’expérience de débarquer en pleine nuit, sans argent, dans un bled improbable du style Zbaszynek ou Wieolople Skrzynskie; très probablement, vous rencontrerez quelqu’un qui vous accueillera et vous hébergera. L’intégration sociale très forte (peu de clochards, peu de personnes âgées dans les hospices) repose sur une attention accordée à l’autre. C’est extrêmement sécurisant. Revers de la médaille : c’est aussi très oppressant et il faut apprendre à vivre sous le regard du groupe.

dimanche 16 novembre 2008

Le fantôme des tsars et l'innocence retrouvée


























Leon BAKST

Comme il pleut continuellement, je me réfugie dans les salons de l’Hôtel Metropol pour lire et observer. C’est un lieu magnifique, un accomplissement de l’Art Nouveau qui donne une idée de la vie brillante de l’aristocratie russe au début du 20ème siècle. A ma déception, je ne parviens pas à me faire passer pour française et tout le monde m’identifie comme russe ou pire comme ukrainienne, ce qui n’induit pas les mêmes rapports.

Je n’arrive pas à lire de romans policiers. Même la trilogie de Stieg Larsson m’est rapidement tombée des mains. Trop de clichés, trop prévisible. En revanche, je n’arrête pas de lire et relire la vie des tsars et tsarines de Russie. Il y a tout ce qu’il faut, et même plus, comme grands criminels, imposteurs, sombres brutes, débiles profonds, pervers sadiques, parricides, hétaïres, mères incestueuses. Je souris toujours lorsque l’on évoque la débauche de la cour française. Mes figures favorites : la Grande Catherine bien sûr, « la lumière venue du Nord » ; je suis également fascinée par la cruauté, la violence et la débauche des trois tsarines qui l’ont précédée : Catherine 1ère, Anne et Elisabeth 1ère.
























En Russie, le crime et la violence ont toujours été les moteurs de l’histoire. Toute société est fondée sur un crime commis en commun, comme l’a dit Freud, comme s’il effectuait une véritable analyse de l’histoire russe. Cela signifie, si l’on suit Freud, que la convivialité est forcée et que dans cette contrainte s’entend une culpabilité sourde, l’angoisse de l’angoisse. Il n’y a par conséquent pas de bonne société et tout projet visant à « ensembliser » l’humanité est faux par nature. Au panier donc, les religions et les utopies politiques et même la navrante démocratisation sexuelle en cours.

A rebours de cette vision freudienne, le projet « social » moderne, c’est la pacification complète, le dépassement de la violence, la saturation du désir, l’effacement du crime. Vertueux et donc innocents, tel est notre horizon politique. Son achèvement, sa forme totalitaire, c’est la banalisation de l’imaginaire et le renforcement de la morale sexuelle.


Sur un mode différent, le projet politique de la Russie d’aujourd’hui est de retrouver l’innocence perdue avec sa tentative de reconstitution de l’Imperium. C’est la puissance et la dépendance. La dictature de l’homo sovieticus présentait un avantage essentiel : évacuer toute culpabilité en nous entretenant dans l’illusion de la puissance et nous permettre de vivre dans une joyeuse irresponsabilité. Traumatisme psychologique avec la chute du communisme : nous nous sommes découverts coupables et haïs. Tout le monde nous méprisait et nous détestait. Je me souviens qu’à Prague on refusait de me servir dans les restaurants. Le dépeçage de l’Union Soviétique a été vécu comme une humiliation avec tous ces pays pressés de se séparer de ces russes alcooliques et paresseux. Débarrassés de la Russie, on ne pouvait que devenir plus riches.

























Ironie du destin, les choses ne se sont pas exactement passées ainsi. Il y a d’abord eu le sursaut lié à l’identification avec les Serbes, ces frères orthodoxes victimes d’une injustice qui réveillaient le souvenir des glorieuses guerres balkaniques russes. Et puis la fantastique expansion pétrolière qui a rendu tout à coup le passeport russe éminemment désirable et fait de la Russie un pays d’immigration. Cruauté de l’histoire : les ukrainiens et les géorgiens, épris de démocratie et de reconnaissance européenne, rêvent maintenant de travailler en Russie. L’économie a raison de toutes les convictions politiques altruistes.

Alors l’Imperium ? Installer des fusées à Kaliningrad, là-même (Königsberg) où vivait Emmanuel Kant, l’auteur du « Projet de paix perpétuelle », tout près également de la maison d’été de Thomas Mann à Nida. Tout César est un imposteur, ce mâle plus mâle que les autres qui joue de l’imbrication profonde de la dépendance et de la puissance. Un retour à la horde primitive qui n’a heureusement qu’un temps mais se conclut un jour tragiquement.

mardi 11 novembre 2008

Les orgues de la Russie jouent la nuit












Vanessa Winship

Je suis attablée au restaurant géorgien « U Pirosmani » à Moscou, juste en face du monastère de Novodievitchi. C’est l’un de mes lieux favoris, j’en aime l’insidieuse mélancolie. Il pleut, il fait délicieusement froid, la nuit est tombée dès cinq heures et je frémis de contentement. Le monastère illuminé, avec ses murs d’enceinte rouge sang et ses tours couronnées d’or, se reflète dans le lac au milieu des roseaux. A côté, le cimetière arboré avec des recoins presque sauvages : la tombe de Maïakovski ! et aussi celles de Tchekhov, Boulgakov, Gogol…

Moscou, c’est la plus belle ville du monde, une magnifique machine à rêver, l’enfance ressuscitée. Le Kremlin, la Place Rouge, Sergueï Possad et « l’anneau d’or », aucun autre monument ne peut susciter en moi pareille vibration : le mystère et l’épouvante !

Et puis, l’espace immense : pays de la démesure en comparaison duquel tous les autres, même les Etats-Unis, semblent petits, étriqués. C’est l’Imperium et sa capitale, avec tout ce que cela implique : la terreur policière et le monstre étatique, mais aussi l’ouverture cosmopolite. A Moscou, je me sens ainsi en contact direct avec l’Asie. Tout est à la fois très loin et en même temps très proche : on vit en contiguïté avec Vladivostok, Irkoutsk, Samarkand, Bakou et même Oulan-Bator, Pékin, voire Tokyo. Il ne s’agit que de quelques nuits de Transsibérien. Ma grande distraction, c’est d’aller rêver devant le tableau d’affichage de la gare de Iaroslav, avec ses toits verts et son style art nouveau.


















Kandinsky

L’espace et aussi la nature. Moscou baigne dans la verdure, avec des parcs gigantesques où se promener, courir, faire des rencontres. Une nature, que je n’aime habituellement pas, mais qui, ici, me plaît. Elle n’a rien de pacifié ; elle est rebelle, proliférante, inextricable.

Surtout, je suis émerveillée par les gens. A Paris, on se fait la gueule et on passe pour bizarre si on s’adresse à quelqu’un dans la rue. A Moscou, on rencontre une dizaine de nouvelles personnes chaque jour. C’est même fatiguant mais chaque personne rencontrée m’apparait toujours étonnante, déconcertante, en tous les cas jamais formatée et ennuyeuse. Le droit à une certaine anormalité, c’est vraiment une réalité chez les slaves et cela relativise beaucoup la liberté de pensée que l’on croit avoir en Europe de l’Ouest. L’âme slave, c’est évidemment une bêtise, mais le fait est qu’il y a une dualité du code mental des slaves qu’avait remarquée Freud lui-même dans l’analyse de l’un de ses plus célèbres patients, Pankejev, l’homme aux loups, un russe d’Odessa. A l’instar des héros de Dostoïevski, les slaves sont facilement doubles et ambivalents et ils tirent leur force de cette ambiguïté même. Etre à la fois criminel et pêcheur et avoir de grands principes éthiques.

















Andreï Smirnov

Je me remémore le récent livre d’entretiens entre Michel Houellebecq et Bernard- Henri Lévy. C’est bon, c’est même très bon, n’en déplaise aux médiocres pleins de fiel. A un moment, ils évoquent l’un et l’autre la Russie. Michel Houellebecq, qui a séjourné à Moscou en compagnie de Frédéric Beigbeder (ce magnifique histrion dont j’ai malheureusement trouvé nullissime le dernier livre en Russie) a été enthousiasmé par l’énergie et le dynamisme du pays, sa volonté de vivre, ses boîtes délirantes, ses créatures de rêve, « ses blondes somptueuses », au point d’envisager de venir y vivre. Bernard- Henri Lévy, lui, a en horreur la Russie de Poutine, celle des « Nasi », des assassins de Politkovskaïa, de la Tchétchénie, de la Géorgie.

Tous les deux ont à la fois complètement raison et complètement tort. La duplicité individuelle, psychologique, que j’évoquais, a pour pendant une même duplicité politique.

A vrai dire, je n’en peux plus de lire la presse occidentale sur la Russie et sur tous les anciens pays de l’Est. Toujours les mêmes clichés, la même arrogance et la même ignorance : la misère, la mafia, les milliardaires, l’insécurité, la prostitution, la dictature. Tout cela m’apparaît extraordinairement faux et réducteur.


















J’exprimerai très simplement pourquoi, moi, j’aime tous ces pays. J’étais cet après-midi au cimetière Waganskoje ; sur la tombe d’Essenine, une vieille femme déclamait à haute voix ses poèmes. En Russie, on a le culte de la littérature et de la lecture. Sauf à être une brute, il n’est pas concevable de ne pas connaître tous les grands auteurs et c’est pourquoi dans le métro, dans les parcs, les cafés, on rencontre tant de gens absorbés dans la lecture d’un gros livre. De même, le foyer le plus modeste abrite une bibliothèque souvent volumineuse.



Je suis désolée mais cela suffit à montrer ce qui différencie l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est.

samedi 1 novembre 2008

Le Tango de la Tueuse













Mathias Walter

Oui ! Voilà la fête des morts et je suis transportée de joie. Le 1er novembre est pour moi le plus beau jour de l’année. J’ai la nostalgie des cimetières en Pologne ou en Russie, inondés par un fleuve de feu, la flamme vacillante de milliers de bougies, et recouverts de fleurs éclatantes se mêlant aux premières neiges. Le village entier qui passait la journée avec les morts, dialoguant avec eux, partageant même un repas, une pomme, un verre de vodka.
















En France, on a peur des morts, on ne veut pas être en contact avec eux, les cimetières sont tristes et vides. Dernière tendance : on se fait de plus en plus souvent incinérer, officiellement par esprit laïc ou pour des raisons sordidement matérielles et écologiques, en réalité par haine de son entourage et esprit de vengeance posthume.

Je trouve très bien que les religions orthodoxe, musulmane et juive continuent d’interdire la crémation. Que penser d’une culture incapable d’affronter la mort ? Se souvenir de Hegel : la liberté implique et présuppose la mort et la mort est en ce sens le mobile premier de l’Histoire.












Le 1er novembre, j’en rajoute encore et je m’habille hyper sexy en surlignant mon maquillage. Ah ! ces balafres fétichistes de mon visage, le rouge absolu de mes lèvres et le khôl noir et gris de mes yeux. Je vais même jusqu’à mettre ma lingerie la plus ravageuse avec l’intention de l’exhiber inopinément. Mauvais goût sans doute mais comment oublier que la mort est sexy ?

Je sors, une rose rouge dans une main; dans l’autre, mon pistolet d’alarme. Le revolver surréaliste d’André Breton rêvant de tirer au hasard dans la foule.

Dans le métro, je chante à tue-tête, mon I-Pod rivé sur les oreilles. J’adore prendre le métro, pour le simple plaisir d’accrocher le regard de mes voisines et de les glacer ensuite jusqu’aux tréfonds lorsqu’elles s’aventurent à me répondre. Mais aujourd’hui, je crois que je ne passe vraiment pas inaperçue. Il faut dire que je me suis hyper shootée et pas seulement au Red Bull.












Alors, je descends au pont de Bir Hakeim et je m’en vais courir, telle Maria Schneider dans « le dernier tango », sous le viaduc ferroviaire. Ce long tunnel que forment les colonnades métalliques est à la fois oppressant et énergisant. Le parcourir est une charge érotique très forte.

C’est l’image même de la vie, de son glissement heurté… sans que l’on sache si, à la fin, on débouchera sur la pleine lumière ou sur un puits noir et sans fond.












J'ai terminé ma journée en allant pleurer sur quelques tombes qui m'étaient chères : Delphine Seyrig, Joris-Karl Huysmans, Roger Caillois à Montparnasse; Sadegh Hedayat au Père Lachaise; Cyprian Norwid à Montmorency.

dimanche 26 octobre 2008

"Extension du domaine de la manipulation"







Lech MAJEWSKI

Donc je mène une vie presque normale,… en apparence, parmi vous, les vivants. Je travaille même. Mon truc, c’est la gestion et la finance. J’ai fait de bonnes études, alors j’exerce à haut niveau. J’aime les chiffres, ils me parlent, ils sont vivants ; et puis il faut être très rapide et avoir l’esprit de synthèse. Aller vite et à l’essentiel, c’est comme ça que je fonctionne. Je n’aime pas les obsessionnels, les perfectionnistes qui n’avancent jamais.

D’une certaine manière donc, je ne suis absolument pas « littéraire». D’ailleurs, on me fait bien comprendre quand je rencontre des « intellectuels » (i.e. titulaires d’un Capes de lettres modernes ou d’une maîtrise de sociologie et militants altermondialistes) que je suis forcément nullarde et inculte.

Bah ! si ça peut consoler …mais ce qui est drôle en France, c’est que chacun se sent autorisé à proférer les pires âneries en matière économique ; en revanche, dans le domaine artistique, il faut vraiment être personnalité qualifiée.

Je ne suis donc pas une « intellectuelle » mais je connais du moins le monde du travail et de l’entreprise. Ce n’est sûrement pas exaltant, c’est même terrible mais c’est très instructif et c’est, en tous cas, la vie réelle de l’immense majorité des gens. C’est étonnant, Michel Houellebecq est pratiquement le seul écrivain qui ait su évoquer la réalité prosaïque et triviale de l’entreprise. Les autres, on a l’impression qu’ils vivent complètement « out », plus ou moins « précaires », à la campagne ou « intermittents du spectacle ». Avec leurs introspections narcissico-écologistes, on est évidemment loin du roman-monde américain.













Ce qui m’intéresse surtout, c’est un phénomène majeur, passé pratiquement inaperçu : le bouleversement, depuis le début des années 80, des relations au sein des entreprises. Finie la société disciplinaire, la hiérarchie verticale, on fait maintenant de l’horizontal et du transversal. On ne vous offre plus seulement un travail, mais des valeurs, une identité, un accomplissement personnel. On est désormais censés s’éclater dans son travail grâce à la conquête d’une pleine responsabilité et d’une nouvelle autonomie. L’aboutissement le plus délirant, qui me fait personnellement hurler de rire : le « coaching » qui doit favoriser la pleine réalisation de soi.

D’une certaine manière, c’est l’achèvement de l’esprit démocratique : démocratie participative où chacun a pouvoir de proposition en tant qu’individu autonome et responsable. En contrepartie toutefois, il est évident que chacun est également invité (sommé de) à s’impliquer directement dans la vie de l’entreprise. D’un côté donc, l’exaltation d’une nouvelle liberté, de l’autre, une contrainte accrue : le poids d’une responsabilité qui vous culpabilise. Splendide injonction contradictoire : sois libre mais sois en même temps docile.

La philosophie ou la sociologie, c’est très intéressant. Mais Bourdieu, ça ne nous avance pas beaucoup. Pour être en prise avec le monde contemporain, il faut aussi consulter les multiples manuels de management qui fleurissent depuis une dizaine d’années ; on y parle de nouvelle gouvernance, de direction participative par objectifs, de déconcentration et d’association directe des personnels à la gestion, d’intéressement, mais aussi de business plans, de tableaux de bord, de grilles d’évaluation etc…

Jamais, l’entreprise à « visage humain » n’a été aussi angoissante.

C’est cela, cette grande manipulation que décrit bien Michela Marzano. Le « double bind ».

Cela dit, je suis moi-même une grande manipulatrice et travailler avec moi ne doit pas être facile même si c’est en apparence très cool. C’est en tout cas sûrement déconcertant. Je joue d’abord de mon énigme : impassible, insensible au stress, jamais énervée ; mais également distante, impénétrable, aucune familiarité, aucune évocation personnelle. Par ailleurs, je ne demande rien, je n’exige rien mais j’attends quand même implicitement. L’organisation, je déteste cela. Pas de fiche de poste, c’est réducteur. Des horaires élastiques, voire indéterminés, que je ne contrôle pas,… les congés, je ne sais pas trop non plus ; moi-même, je n’ai pas d’agenda, pas de planning, je change sans cesse mes rendez-vous, mes déplacements ; juste quelques habitudes, un comité de direction le lundi après-midi, après on se quitte et on se revoit la semaine suivante ; je ne sais jamais trop où sont les collaborateurs, mais je ne les perds jamais non plus car je les inonde de mails nuit et jour, à grands flots continus, sur mon BlackBerry.

Avec moi, on perd tous ses repères. Je sais donc être anxiogène mais l’important est peut-être, à ma décharge, que j’en aie conscience.

















Christian de Portzamparc

dimanche 19 octobre 2008

" Autoportrait au Loup "



Nathalie SHAU

Vous m’interrogez : on ne voit pas bien ce que tu as d’une vampire ; le jour, tu ne dors pas dans un cercueil, tu sembles même travailler comme nous; et la nuit, on ne sait pas ce que tu fais mais on n’a pas l’impression que tu passes ton temps à boire des pintes de sang.


C’est bien simple : les temps changent et le folklore guignolesque du vampire a disparu. Je n’ai donc pas de grandes canines et je n’ai du reste pas beaucoup de goût pour les relations physiques et sexuelles. Mais il m’arrive parfois quand même d’ «aspirer » un/une amante à petites goulées, tout doucement, presque distraitement. Sur le coup, il/elle ne se rend d’ailleurs compte de rien.

En fait, je suis avant tout une « vampire psychique » qui absorbe à distance la puissance de ses victimes et je ne suis donc pas moins dangereuse que les monstres de Transylvanie.

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J’ai tout de même quelques attributs véritables des anciens vampires. D’abord, je suis censée être immortelle mais il est vrai que ça n’a jamais été démontré. Beaucoup de mes collègues ont en fait brutalement disparu et si je pense à ce qui est arrivé à mon ancêtre Carmilla, affreusement décapitée, j’ai de quoi m’inquiéter sérieusement. Dans ma boîte aux lettres, hier, quelqu’un avait gentiment déposé la douille d’une balle. Brrr !!!

Le fait est cependant que mon apparence physique, celle d’une jeune femme, n’a absolument pas bougé depuis quelques années. Simplement peut-être un teint un peu plus clair, plus diaphane, comme si je me dématérialisais peu à peu. Je regrette profondément de ne pas avoir le côté absolument sombre de la vraie Carmilla : une immense chevelure noire et des yeux noirs. Moi, j’hésite entre la dureté ciselée d’une femme de Cranach et l’évanescence délavée d’une Préraphéraélite.



















Rançon de mon immortalité, je suis évidemment stérile et je n’ai pas de règles. Mais cela c’est vraiment agréable et puis j’ai affreusement peur des enfants. Je ne comprends pas que les femmes, qui rêvent d’être enceintes, ne perçoivent pas ce qui relève pour moi de l’évidence : l’enfant est une figure du double, le double de ses géniteurs, et donc de la mort. L’enfant criminel, l’enfant sadique, destructeur et malfaisant, ce n’est pas seulement un personnage de contes de fées.


Quant à ma vie quotidienne, je n’ai en effet pas de préférence particulière pour la vie nocturne mais il est vrai que je redoute la lumière et le soleil. Vous pouvez être sûrs de ne jamais me rencontrer sur une plage de la Méditerranée. Je suis heureuse quand vient l’automne, ma saison préférée, quand une chape de grisaille et de mélancolie enveloppe les villes.

Je terminerai en évoquant deux traits marquants de mon caractère : le narcissisme et l’orgueil.


- Le narcissisme : en tant que vampire, l’amour m’est refusé ; c’est l’impossible même. Je puis fasciner mais pas aimer ou être aimée. Alors c’est moi-même que j’aime. Etre une vampire, c’est d’abord jouir du bonheur, sous sa forme extrême, d’être une femme, le bonheur, totalement incompréhensible, de l’apparence et de la séduction. Je suis donc terriblement préoccupée par mon apparence. D’abord corporelle, d’où l’attention portée à ma silhouette, d’où ma folie du sport, la course à pied et la natation. Je ne mange presque rien, juste des poissons fumés arrosés d’un peu de bière ; je revendique fièrement mon anorexie maîtrisée, je suis légère, aérienne, rapide, inépuisable, presque incorporelle. Et puis, c’est la folie de l’habillement, l’hésitation infinie pour endosser une nouvelle peau, une nouvelle identité. Je suis capable de consacrer toute une journée à l’achat d’une petite culotte et d’un soutien-gorge  mais quand j’ai enfin trouvé l’objet de mes rêves, je me sens tout à coup vidée d’une folle tension, libérée d’une angoisse. Je trouve bien sûr magnifiques les jeunes filles qui arborent un look gothique mais je ne peux plus et ce serait bien sûr trop évident. Alors pour moi, c’est le style hyper classique sophistiqué, tailleur-escarpins, comme pour mieux faire ressortir ma duplicité. Quant au style casual, il évoque trop pour moi le fondamentalisme et la cuculterie écologistes : le naturel et la simplicité, ce n’est pas mon genre. Ni celui de la presque totalité des femmes, qui sont en fait dévorées, je n’ose dire vampirisées, par l’image d’une femme idéale, l’ « autre femme », modèle sans cesse fuyant, à jamais inatteignable.



















- L’orgueil : je n’ai peut-être pas une opinion très élevée de moi-même, mais ce que je refuse de toutes mes forces, c’est le sort commun ; je me suis toujours sentie complètement différente ; j’ai la conviction de ne pas appartenir au même monde et je ne veux donc surtout pas être comme les autres, soumise aux mêmes lois. Je suis surtout une rebelle, je refuse la sujétion, celle du corps et celle liée à l’ignorance intellectuelle. D’où ma volonté de puissance : épuiser les corps, les savoirs. On n’a rien fait si on n’a pas tout fait. Il en va de même dans la vie professionnelle : tout faire pour sortir de la masse des « Humiliés et Offensés ».

J'achève en précisant que j’ai parsemé mon texte d’images de Nathalie Shau, une jeune artiste lituanienne. J’adore Vilnius, une extraordinaire ville baroque. En Lituanie, on est fasciné par la figure du diable et Nathalie a facilement trouvé d’infinies sources d’inspiration dans les très nombreuses et magnifiques jeunes filles gothiques qui arpentent les ruelles de Vilnius. Savez-vous enfin que la langue lituanienne est une langue absolument mystérieuse ? Perdue au milieu de langues slaves avec lesquelles elle n’a aucun lien, elle serait, avec le letton, la langue indo-européenne la plus proche du sanskrit. Je n’ai pas vérifié.


dimanche 12 octobre 2008

Cendrillon



















Christian Louboutin


Je me souviens. J’étais à Tokyo, l’an dernier ; un typhon s’était abattu sur la ville m’empêchant de sortir et je lisais l’excellent « Cendrillon » d’Eric Reinhardt. L’histoire folle d’un jeune trader spéculant à la baisse sur des valeurs Internet et accroissant ses positions de manière insensée, à chaque échéance, dans l’espoir de se refaire.

Croisement de l’économie et de la psychologie individuelle : Cendrillon et la réversibilité possible du destin (l’ascension mais aussi la chute), Cendrillon et le triomphe de l’enfant et de l’adulte sur ceux qui l’ont humilié.

Ce qui se passe aujourd’hui sur les marchés financiers s’est déjà produit, il y a près de 20 ans au Japon sans que l’on en tire les leçons. Le Japon a déjà connu l’exubérance financière, les délices de l’inflation boursière et immobilière sous l’effet d’une politique de crédit extrêmement accommodante. Dans les années 80, ce n’était pas de la Chine que l’on parlait mais du Japon qui allait conquérir le monde. Symbole fort : le Rockefeller Center à New-York avait été acheté par Mitsubishi Estate.

Tous les indicateurs économiques semblaient au vert lorsque la bourse de Tokyo atteignit, en décembre 1989, le sommet de sa folle ascension en approchant le niveau des 40 000 points. On payait certes 50 à 60 fois les bénéfices des entreprises. Dans le même temps, la valorisation du seul patrimoine immobilier du centre de Tokyo dépassait la richesse totale de l’Etat de Californie. Les japonais de leur côté ne parvenaient plus à acheter de logement et s’endettaient sur plusieurs générations. Mais tout cela semblait parfaitement normal.

Et puis, après la première guerre du Golfe, le Japon s’est plongé dans l’ère morose et indéfinie de la déflation lente. Avec la remontée des taux, plusieurs établissements bancaires se sont écroulés sous le poids de leurs créances douteuses. L’indice Niikkei est passé en quelques années sous les 10 000 points et n’en a toujours pas décollé. Panne complète de l’activité économique, baisse générale des prix et de la consommation. La situation économique est devenue presque absurde : d’un côté l’Etat qui, pour relancer la machine économique, a massivement emprunté au point que la dette publique japonaise atteint un niveau effrayant, près de deux années de richesse nationale ; de l’autre, les particuliers qui ne consomment pas, qui n’investissent pas mais se contentent de placer leurs revenus en bons du trésor américains, Les particuliers japonais sont ainsi les premiers créanciers des Etats Unis, finançant leur endettement et entretenant leur frénésie de consommation. La déflation a quand même eu des effets positifs pour la classe moyenne japonaise: un appartement à Tokyo ne coûte maintenant pas plus cher qu’à Paris et en plus le crédit est presque gratuit. L’image du système japonais, tout à coup perçu comme rigide et peu efficace, s’est complètement dégradée. Aujourd’hui, plus personne ne parle du Japon. Probablement à tort car les 118 millions de japonais continent de produire une richesse trois fois supérieure à celle de 1 milliard 400 millions de chinois.













Ce qui s’est passé au Japon va maintenant se produire en Europe avec un décrochage plus ou moins brutal et sur une durée indéterminée : une baisse généralisée des prix, de la production, de la consommation et de l’immobilier. Avec l’effondrement des banques, l’argent autrefois surabondant va devenir un bien rare et précieux.

Je suis passionnée par la finance et j’en ai fait mon métier même si je ne suis pas une broker londonienne. Je l’avoue, j’aime la spéculation car j’ai l’esprit de Cendrillon. Je n’admets pas que mon destin soit tracé définitivement. Je veux croire à sa réversibilité toujours possible, l’extrême richesse ou la pauvreté soudaines.

Mais je juge effrayants les commentaires sur la crise financière. C’est l’unanimité de la bêtise, de l’esprit de vengeance et du populisme. On parle comme le Maréchal, il faut revenir à l’économie réelle, moraliser le capitalisme ( ?), renforcer les contrôles ( ?). On a trouvé un bouc émissaire : les banquiers et quelques jeunes traders qui auraient pris des risques démesurés.

Quelle analyse mensongère ! S’il n’est pas contestable que certaines techniques (la titrisation, les options, les put, les call) ont pu accroître les positions spéculatives, les vrais responsables de la crise sont les gouvernements qui ont choisi la politique du déficit en ouvrant les vannes du crédit et en inondant les marchés de liquidités pour entretenir une croissance artificiellement dopée par la consommation. Les spéculateurs, ce sont les Etats eux-mêmes et nous avons tous aimé l’euphorie de la consommation et de l’inflation.

Plutôt que la stabilité, nous aimons tous l’inflation, l’illusion des signes, la satisfaction de l’enrichissement déconnecté du travail.

Il faut évoquer un effrayant précédent. Il faut lire Götz ALY : « Comment Hitler a acheté les Allemands ». L’explication de l’adhésion des Allemands au nazisme est moins idéologique qu’économique. Contrairement à ce que l’on pense généralement, Adolphe Hitler a rencontré un large consensus en conduisant une politique économique résolument « populaire » et dirigée contre les possédants ; un véritable Etat Providence que ne désavoueraient pas nombre de partis aujourd’hui, et pas seulement Besancenot et Le Pen. Hitler a fait fonctionner à plein les machines de l’endettement et du déficit en réprimant de manière impitoyable l’inflation.

Le populisme et l’inflation monétaire par surendettement voilà ce qui gangrène la démocratie et le capitalisme aujourd’hui. J’ai parfois le sentiment d’être à nouveau en Union Soviétique, à une époque où on ne savait pas quel était le prix réel d’un bien. Quelle est la valeur d’une action, d’une entreprise, d’un service, d’un bien immobilier, de matières premières ?

Le rapport de proportion d’un prix, mis en évidence par Ricardo, avec la quantité de travail incorporée a aujourd’hui disparu.

Ne subsiste plus que « le désert du réel ».